mercredi 6 novembre 2013

Insuffisance de l'État: notre rôle; extraits d'une conférence du chanoine Lionel Groulx

Extraits d'une conférence donnée par le chanoine et historien Lionel Groulx en 1936 devant la Chambre cadette de commerce de Montréal et le Jeune Barreau de Québec. Le titre de la conférence était: Problèmes de l'heure: problème d'orientation. L'économique et le national. On peut trouver le texte intégral de la conférence à l'adresse suivante http://classiques.uqac.ca/contemporains/groulx_lionel_abbe/economique_et_national/economique_et_national.html

Insuffisance de l'État : notre rôle (Lionel Groulx)

Il serait pourtant indigne de nous d'attendre uniquement de l'État le redressement de notre situation économique, comme des mineurs incapables de jamais se passer de tutelle. l'État, du reste, puissant pour le mal comme pour le bien, puissant en particulier sur le jeu des forces économiques, ne peut pas tout, même l'État de nos Jours, à prétentions totalitaires. Au surplus nous pourrions peut-être aussi nous aviser que la politique est une résultante, un effet des idées qui prévalent, à un moment, dans un pays. De la politique bienfaisante ou malfaisante de tout État, on peut dire que. cette politique ne se fût jamais faite, si tel courant d'idées ne l'eût favorisée. Vous voulez agir sur la politique de votre province ? Commencez par agir, dirais-je, à côté d'elle et surtout au-dessus d'elle : sur les idées, sur les idées spirituelles et nationales. Car, au risque de passer pour un esprit astrologique, je me risque à prétendre que notre plus grave problème de l'heure, c'est un problème d'orientation. Nous avions, pour guider magnifiquement notre vie publique, deux grandes idées directrices : l'idée catholique et l'idée nationale. Le mal dont nous souffrons, existerait-il, ou serait-il si grave et si grand, si tous tant que nous sommes, les uns plus que les autres, sans doute, nous n'avions plus ou moins tourné le dos à ces idées directrices ?

Rôle de l'idée catholique


Messieurs, je suis catholique pour des raisons qui ne tiennent pas à mon patriotisme. Mais je suis patriote pour beaucoup de raisons qui tiennent à mon catholicisme. Et, de ces raisons, l'une des premières, c'est qu'un peuple chercherait en vain, en dehors du catholicisme, une formule de vie organique. Vous voulez faire des affaires et vous voulez y réussir ? Et vous voulez faire des affaires pour restaurer votre province, ressaisir l'âme nationale ?

Eh bien, souffrez que je vous dise : commencez par travailler d'abord au rétablissement de l'ordre chrétien. N'entreprenez de résoudre le problème économique qu'en fonction d'un tout. L'isoler, c'est le rendre insoluble. Le difficile, pour les dirigeants de toute catégorie, ce n'est pas de se rendre maîtres des problèmes isolément, l'un après l'autre ; c'est de les agencer, c'est d'en saisir l'interdépendance dans la vie d'un organisme complexe comme la vie de tout peuple. Et c'est de les résoudre en fonction l'un de l'autre. Le spectacle actuel du monde et le spectacle de notre pays ont dû vous en persuader : tout ordre économique et toute civilisation qui tentent de se constituer contre l'homme sont voué% à la destruction violente. L'homme. ne supporte pas longtemps ce qui se fait sans lui ou contre lui. Or, je vous le demande, quelle est la doctrine qui, mieux que la doctrine catholique, mesure toute vie économique, toute civilisation à la mesure même de l'homme ? Qui mieux que le catholicisme sait distribuer à leurs plans les réalités diverses, les temporelles et les spirituelles, et non seulement les distribuer, mais les coordonner, les hiérarchiser ? Qui mieux, par conséquent, que le catholicisme peut donner, de tous les problèmes humains, une vue organique, synthétique ?

Vous avez appris qu'il n'y a point de prospérité économique sans paix sociale. Eh bien, j'estime que, pour obtenir la paix sociale, le premier effort de votre génération devra s'employer à diminuer l'écart entre notre population urbaine et notre population rurale, dangereux déséquilibre, qui nous a valu le cancer du chômage et qui constitue une menace des plus graves pour notre vie, sociale et nationale. Ayez le moins d'illusions possible sur ce qui bouillonne en ce monde de chômeurs que nous pourrons peut-être diminuer, mais que jamais, j'en ai peur, nous n'arriverons à supprimer totalement. Abaisserions-nous, du reste, le nombre de ces malheureux à vingt mille, à quinze mille, qu'ils constitueraient encore un dangereux bouillon de culture pour les idées subversives. Le "secours direct" n'y pourra rien. Et c'est ici qu'éclatent l'inconscience et l'incommensurable manque de psychologie des capitalistes modernes. Et c'est ici que, du même coup, vous pouvez mesurer le mal que nous aura fait un régime économique. dédaigneux de la saine conception de l'homme. À considérer l'homme comme une machine, un outil mécanique, les capitalistes d'aujourd'hui et quelques politiques en sont venus à le croire incapable de réflexes. Ils se figurent qu'on peut le déposer dans un coin et que son cerveau et que son coeur cesseront de fonctionner. Vous les verrez s'étonner que des chômeurs parqués en des taudis ou en des camps de concentration ne se tiennent pas Pour satisfaits parce qu'on, leur aura fourni le vivre et le couvert. L'expérience de nos voisins américains l'a pourtant démontré : l'on n'a pas satisfait à tous les besoins de l'âme humaine en assurant à chacun une Ford et un Bathroom. Croyez-vous que des chômeurs condamnés au chômage professionnel cesseront de penser et de rêver, quand, en retour de leur activité et de leur dignité d'hommes à jamais perdues, vous leur aurez jeté quelques hardes et une croûte de pain ? Soyez-en persuadés : si vous n'y mettez tout votre effort, notre situation restera la situation dramatique du navire qui porte un brûlot collé à son flanc. On peut faire l'éducation d'un peuple à la pauvreté ; on ne fait pas l'éducation d'un peuple à la misère, surtout quand il a conscience que sa misère est imméritée et qu'elle lui est en plus infligée par une ploutocratie. En pareil cas, ne demandez point à la religion de prêcher une résignation indéfinie. Et ne nous, demandez point en particulier de dire à la jeunesse : le régime qui te condamne à mourir de faim et à ne jamais fonder de foyer est juste ; supporte-le sans te plaindre.

En conséquence, le deuxième effort de votre génération devra se porter vers une réforme du capital. Votre propre intérêt d'hommes d'affaires vous commande de réhabiliter, dans l'esprit populaire l'idée de la Propriété et de la richesse. Si vous ne travaillez point à cette réforme, la masse s'en chargera, mais, prenez-y garde : en vertu de son idéal et de son dynamisme propre. En, ce travail de réforme, peu vous doivent importer les criailleries des grands égoïstes et des grands imbéciles. Il importe peu que les grands riches soient moins riches, si la richesse saine a plus de chances de tenir. Souvenez-vous que le mauvais pauvre est souvent le produit du mauvais riche ; et on l'a dit : la tyrannie des mauvais riches entraîne toujours la tyrannie des mauvais pauvres. Je suis comme vous pour le respect de la propriété ; mais je ne crois pas que l'on puisse garder ce respect au peuple, en maintenant la propriété au prix d'injustices sociales. Je suis aussi d'avis qu'il faut se garder d'attiser les convoitises et les haines populaires. Mais je suis encore à me demander en quoi le repos, la digestion du spoliateur seraient plus sacrés que la détresse du spolié. Les haines ouvrières sont détestables et dangereuses pour l'ordre public ; les égoïsmes bourgeois le sont-ils moins ? Entre la poignée d'hommes qui croient qu'il n'y en a que pour eux et la masse qui professe qu'il n'y en a pour personne, sous prétexte qu'il en faut pour tout le monde, je me demande de quel côté se tiennent les plus dangereux anarchistes.

Dans les entreprises que vous dirigez, dans notre vie économique de demain que vous parviendrez, je l'espère, à ressaisir, souvenez-vous d'apporter des préoccupations de catholiques. Soyez pour un capital réformiste, tenu et corrigé par les valeurs morales. A quoi servirait d'être catholiques ? Et serait-ce la peine de vous substituer aux autres si le régime économique et social édifié par vous apparaissait aussi inhumain que partout ailleurs ? Le catholicisme n'est pas un sachet qu'on porte soigneusement caché sous ses vêtements. C'est une foi qui prend toute la vie, tout l'humain, qui s'incarne dans notre vie privée comme dans notre vie publique, qui a droit d'entrée même dans le mon,de de la finance et des affaires. C'est cela le catholicisme, ou ce n'en est qu'une caricature. Vous connaissez le mot de Clemenceau : "La révolution serait faite le jour où les chrétiens se mettraient à vivre leur christianisme."